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Article 2 : Des cimes aux abimes...
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Des cimes aux abimes

L’exploit d’un recruteur zélé « Felix Mora »

 

 cimes-aux-abimes

Rien ne prédestinait ces hommes à pénétrer les entrailles de la terre dans les gouffres des mines de charbon au Nord de la France. Ils sont nés et ont grandi entre les vallées chatoyantes, les cimes dénudés de l'Atlas ou dans la beauté des Oasis dans la région du Sous-Massa-Daraa. C'est une région de lumière et de valeurs humaines. Ses hommes ont marqué notre pays par le sérieux de leur labeur, leur endurance et leur abnégation tant dans le domaine économique que dans les domaines du savoir littéraire et religieux perpétués à travers les anciennes Medersa. L'écosystème naturel de cette région encore préservé, est à la fois rude et pittoresque. Il s'étend de l'Anti-Atlas jusqu'aux confins du désert défilant, dans une mosaïque interminable, des pleines et des vallées verdoyantes, des montagnes de granite couvertes d'arganiers et puis, ici et là, des joyaux d'oasis comme de belles surprises époustouflantes, parsemant des espaces désertiques fabuleux.

Les hommes nés dans ces régions sont faits pour la hauteur et non pour les abimes, pour la lumière et non pour l'obscurité, pour la beauté et non pour la laideur poussiéreuse et étouffante des fonds des mines de charbon. Et pourtant ils y sont arrivés. L'auteur de ce « forfait » s'appelait Felix Mora. Ancien militaire français dans la garnison de Goulimine, il s'est converti après l'indépendance du Maroc en « Recruteur attitré ». Il a été choisi par les Charbonnages de France exploitant les Houillères du Nord-Pas-de-Calais pour engager les hommes les plus forts, les plus endurants et les plus dociles. Bref, ceux qui pouvaient être corvéables à merci et se contenter de tout petits salaires.

Son coup d'œil et sa bonne connaissance de la région et de la qualité de ses hommes l'ont bien servi pour remplir sa mission. Il parcourait les Souks dans les fins fonds de l'Atlas et les Oasis pour choisir ses « Hommes ». A cet effet, il faisait précéder sa visite d'une annonce, faite une semaine avant la date de son arrivée. Ainsi, tous les Douars étaient avertis et envoyaient leurs meilleurs hommes. Une mise en compétition qui permettait à F. Mora d'en choisir la fine fleur. Ils sont examinés à demi-nu. Les candidats retenus sont cachetés sur le torse en vert, tandis que les déclassés recevaient un tampon rouge indélébile. F. Mora a ainsi engagé, sur près de un million de candidats1 , environ de 78 000 mineurs.

Ce recrutement massif de la force de travail n'était pas sans effet sur la région tout entière. Il a déstructuré sa société et cassé son écosystème traditionnel. Un malheur n'arrive jamais seul ! les candidats déclassés vont trainer, toute leur vie, l'amertume de rejet négatif telle une balafre ineffaçable dans leur mémoire. Ne pouvant supporter cette humiliation face à leur famille, ils ne tardèrent pas, eux aussi, à quitter le douar n'y laissant que les vieux, les femmes et les chèvres.

L'histoire de ce recrutement est racontée par les poèmes et chansonnettes (voir ci-dessus) des femmes de l'époque. Livrées à elles-mêmes, elles pleuraient les jours perdus loin de leur amant, leur jeunesse consumée dans le silence et dans l'insouciance de ce qui reste de la famille. Leur temps s'écoulait irrémédiablement emportant avec, leur fraîcheur de jeunes mariées et le bonheur, désormais chimérique, de couples unis. Pourtant ces femmes intériorisaient une fierté jalousement cachée, celle d'avoir un mari travaillant en France et dont le lien est rappelé ponctuellement à l'occasion des transferts d'argent. Ce rappel ravive à chaque fois le feu de l'affection et la tristesse de la privation et nourrie l'espérance, même lointaine, du jour heureux des retrouvailles.

 

Mora est venu à l'étable d'El Qelâa[8]

Il a choisi les béliers et laissé les brebis.

 

Mora ne nous a pris que les bourgeons fleuris

Il ne nous reste plus que les branches affaiblies

 

Mon amant me manque, alors qu'il n'est pas parti,

Imaginez ma peine lorsque je ne le voie plus

 

O soleil, mon cœur s'est obscurci,

Sans me dire « au revoir» mon amant est parti.

 

Oh mon Dieu protège mon amant

Qui ne peut résister ni au soleil ni au vent

Et encore moins,

Au dur travail des chrétiens2.

 

Les sérénades plaintives et tourmentées des Ait Attat, du Sous et d'autres régions racontent le déchirement des familles d'émigrés, sacrifiant à petit feu la gaieté d'une jeunesse, désormais confisquée. Un sacrifice consenti dans une souffrance silencieuse qui broie l'être et le bien-être de toute sa famille.

 


1 Déclaration de Felix Mora sur A.2 France https://www.facebook.com/397151170298302/videos/felix-mora-dit-mogha/1196372210376190/

2 Reconstitution approximative par l'auteur des poèmes de l'époque rapportés par A. Azergui; http://neocultureamazighe.com.

   

Abdesselam El Ftouh

  

FH2MRE 27/05/2020

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