Après plusieurs années, le réalisateur Ismaël Ferroukhi revient sur la genèse de son film Le Grand Voyage, une œuvre centrée sur la relation père-fils. Connu pour des films explorant les questions d’identité, de migration et de liens humains, il évoque dans cet entretien son parcours, ses choix de mise en scène et les défis d’un tournage à travers plusieurs pays. Il évoque également l’accueil du film, récompensé dans plusieurs festivals internationaux, et confie travailler aujourd’hui sur un projet pouvant être envisagé comme une continuité du Grand Voyage.
FH2MRE: Comment est née votre passion pour l’image et la réalisation ?
Ismaël Ferroukhi : J’ai découvert le cinéma avec ma mère lorsque j’étais enfant. Elle aimait les films, mais avait besoin de traduction, alors je les regardais avec elle, notamment à travers l’émission « Le cinéma de minuit ». C’est là que tout a commencé, sans que je m’en rende compte. Plus tard, j’ai eu envie d’écrire, de raconter des histoires, sans vraiment savoir sous quelle forme. Lorsque j’ai fait lire mon premier texte, la réaction a été immédiate : c’était visuel, presque déjà du cinéma. À partir de là, cela s’est imposé. C’est dans cette direction que je devais avancer.
FH2MRE: À l’origine de Le Grand Voyage, quelle a été l’idée de départ ?
Ismaël Ferroukhi : Le point de départ était que je voulais parler de la difficulté de communiquer entre un père et son fils. Le fossé qui les sépare, inhérent à la culture à laquelle ils appartiennent, est encore accentué par leur statut d’exilés en France. J’ai fait ce film pour permettre leur rencontre. J’ai donc décidé de les enfermer, sur la route de La Mecque, dans un face-à-face obligé où il n’y a pas de fuite possible. Il se trouve que, lorsque j’étais enfant, mon père avait effectué ce voyage en voiture, et ce périple un peu fou m’avait marqué. Pour le film, je tenais à reprendre le même trajet, malgré les difficultés auxquelles j’allais me confronter (guerre en Serbie, tensions en Syrie…).
FH2MRE: La relation père-fils est au cœur du film. Comment avez-vous travaillé cette relation à l’écran ?
Ismaël Ferroukhi : La relation père-fils repose avant tout sur leur différence et leur difficulté à se comprendre. Ils partagent un lien de sang, mais ont très peu de connaissance l’un de l’autre. Cette incompréhension tient autant à leur différence générationnelle qu’à leur parcours de vie : Reda est né et a grandi en France, alors que son père est ancré dans son histoire marocaine. Pour faire évoluer cette relation, j’ai travaillé sur deux éléments essentiels. D’abord, l’espace géographique : le voyage les arrache à leurs repères habituels et fragilise leurs positions figées de père et de fils. Dans cet espace sans repères, ils peuvent enfin se regarder autrement, se découvrir et, peu à peu, se retrouver. Ensuite, l’arrivée du personnage de Mustapha agit comme un révélateur. Il vient bousculer l’équilibre fragile qui s’est installé entre Reda et son père. Paradoxalement, cette perturbation va avoir un effet positif : de l’indifférence, et parfois de l’hostilité, ils passent progressivement à une forme de reconnaissance mutuelle, d’acceptation, jusqu’à la réconciliation.
FH2MRE: Le silence est très présent dans votre mise en scène. Est-ce un choix volontaire ?
Ismaël Ferroukhi : Je me suis beaucoup intéressé à la question du langage. Bien sûr, il y a celui de Reda, qui parle français, et celui de son père, en darija, mais aussi les différentes langues rencontrées au fil des pays traversés. Cependant, ce sont surtout les silences qui m’ont guidé. Je tenais à ce que les dialogues entre Reda et son père se réduisent peu à peu, jusqu’à devenir presque accessoires. C’est dans ces espaces de silence que leur relation se développe le plus justement. Pour cela, j’ai eu la chance de pouvoir m’appuyer sur deux grands acteurs, le regretté Mohamed Majd et Nicolas Cazalé, qui ont construit ensemble un véritable duo, fait de tensions, de retenue et d’émotions contenues.
FH2MRE: Le tournage dans plusieurs pays a-t-il été un défi ? Quels obstacles avez-vous rencontrés ?
Ismaël Ferroukhi : Les défis ont été nombreux, notamment parce que nous avons traversé plusieurs pays en conditions réelles, avec une équipe réduite. Cette liberté s’accompagnait de nombreux imprévus. Chaque territoire avait ses contraintes : en Serbie, le contexte restait instable, et entre la Bulgarie et la Turquie, puis en Turquie, nous avons rencontré d’importantes difficultés logistiques et administratives, avant d’être soutenus par une équipe locale. Un casting devait aussi être organisé dans chaque pays. Pour la Jordanie et la Syrie, nous avons recréé certains décors au Maroc en adaptant les repérages initiaux. Enfin, le tournage à La Mecque, en pleine période du Hajj, a été particulièrement complexe, constituant un défi logistique, humain et symbolique.
FH2MRE: Vous attendiez-vous à un tel succès ? Comment expliquez-vous son accueil en France et au Maroc ?
Ismaël Ferroukhi : Non, il m’était difficile d’anticiper un tel parcours. Le film a été compliqué à financer : son sujet, très intimiste, avec deux personnages seuls dans une voiture sur 5 000 km, ne correspondait pas vraiment aux attentes du marché. À ma grande surprise, le film a rencontré un fort écho, d’abord dans les festivals internationaux, où il a reçu plusieurs prix, notamment à Venise, puis dans les salles en France et en Europe. Au Maroc, l’accueil a été très chaleureux, en particulier lors du Festival international du film de Marrakech. Ce qui me touche le plus aujourd’hui, c’est que le film continue de circuler, plus de vingt ans après sa sortie, à travers le monde, notamment dans les lycées et collèges en France, en Turquie, en Angleterre et au Maroc.
FH2MRE: Quel message souhaitiez-vous faire passer au public à travers ce film ?
Ismaël Ferroukhi : Je n’ai pas cherché à transmettre un message. L’idée était de faire un film profondément humain et universel, centré sur la difficulté de communiquer et la complexité du lien père-fils.
FH2MRE:Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?
Ismaël Ferroukhi : Je travaille actuellement sur un film qui pourrait être pensé comme une continuité du « Grand Voyage », vingt ans plus tard. Il interroge l’expérience de la diaspora des troisième et quatrième générations, ainsi que la manière dont le lien au pays d’origine s’effrite, jusqu’à parfois se rompre. Au cœur du film, il y a la question de la transmission : ce qui se perd, ce qui résiste et ce qui, malgré tout, continue de circuler entre les générations.
